Ateliers de réflexion de l'OLPA
Atelier du 4 avril 2008
Existe-t-il une morale laïque ?
Après les propos du Président de la République :
"Jamais je n'ai dit que la morale laïque
était inférieure à la morale religieuse." Peut-on parler de morale
laïque comme on parle de
morale religieuse ?
Existe-t-il une morale laïque ?
D’abord, afin d’éviter toute confusion la question
posée doit être ainsi entendue : l’expression
« morale laïque » a-t-elle un sens ?
Ainsi donc, si on suit le Pdt de la République, il
existerait une morale laïque, de même qu’il
existerait une morale religieuse, et, Dieu merci (si j’ose dire) la morale
laïque ne serait pas moins
vertueuse que la morale religieuse.
On pourrait se réjouir d’une telle appréciation car
pendant longtemps on a entendu affirmer
par la religion majoritaire en France qu’il ne pouvait y avoir d’autre
morale que religieuse. Portalis,
par exemple, chrétien bien connu des aixois, père du Code civil et maître d’oeuvre
du Concordat, alors
même qu’il demandait, au début des années 1800, qu’on rende à César ce
qui appartenait à César, je le
cite :
« Le catholicisme est la religion de la majorité du peuple français et non
celle de l’État. Ce sont là des
choses qu’il n’est pas permis de confondre et qui n’ont jamais été
confondues. » Alors même qu’il
réfutait une religion d’état, ce à quoi nous applaudirions aujourd’hui,
il déclarait en revanche :
« ...la nécessité de la religion ne dérive-t-elle pas de la nécessité
même d’avoir une morale ? » ?
Je disais donc qu’on pourrait se réjouir que deux cents
ans plus tard le chef de l’État -dont on
connaît les sentiments religieux- reconnaisse que la religion n’a pas le
monopole de la morale et qu’il
existe aussi une morale laïque !
Eh bien je pense qu’il n’y a pas lieu de s’en réjouir
et je vais vous dire pourquoi. (Vous ne
serez pas obligés de me croire, il faut bien qu’il y ait débat !)
La notion de « morale laïque » me parait absurde, elle me
paraît absurde mais surtout
dommageable, dangereuse pour la laïcité. Accepter en effet l’idée de morale
laïque et la distinguer
d’autres morales, me semble être le piège dans lequel on pourrait faire
tomber le concept de laïcité, un
piège tendant à créer des catégories de citoyens distinctes les unes des
autres : les laïques d’un côté, les
adeptes d’une religion d’un autre.
Car à partir du moment où les « laïques » formeraient
(malgré eux), une communauté de
pensée possédant sa propre morale, ils seraient distincts des communautés de
pensée religieuses et
seraient traités comme telles, à l’égal des religions, (comme c’est d’ailleurs
le cas déjà en Belgique).
La vraie morale, la grande morale, la morale éternelle, déclarait Jules FERRY
en 1881, c'est la
morale sans épithète.
Ajouter l’épithète laïque à morale, c’est tomber dans
le piège que nous tendent les adversaires
de la laïcité, et en particulier les partisans de la laïcité dite « ouverte
».
Car qu’entendent les adversaires de la laïcité, par «
morale laïque » ? Ils entendent
« morale propre aux athées », « morale de libres-penseurs », « morale d’incroyants
», « morale
irréligieuse ». Laïcité égale pour eux : irréligiosité.
Dans le meilleur des cas, ils entendent peut-être morale
areligieuse, c’est- à dire une morale
étrangère à toute préoccupation religieuse, ce qui pourrait à la rigueur
nous satisfaire...
Mais dans les deux cas, accepter l’idée d’une morale
spécifiquement laïque, ce serait accepter
l’idée que la laïcité, au même titre que le sont les religions, est une
philosophie, une idéologie, une
doctrine.
Or, bien que des courants philosophiques s’imprègnent de
la laïcité,
Bien que des idéologies humanistes et progressistes -comme la Libre Pensée- se
réclament de
la laïcité,
Bien que des doctrinaires s’emparent de la laïcité,
La laïcité n’est ni une philosophie, ni une idéologie, ni une doctrine.
La laïcité est un idéal d’organisation de la cité consistant à affranchir
la sphère publique de
toute emprise religieuse ou idéologique particulière.
De même que : la laïcité n’est pas une opinion, c’est
la liberté d’en avoir une, je dis que la
laïcité n’a pas de morale propre, c'est la liberté d'avoir d’en avoir une
: la sienne propre.
Mais peut-être est-il temps de définir ce qu’on entend
par morale.
Qu’en disent quelques penseurs ?
DURKHEIM. Morale : « Tout ensemble de règles concernant les actions permises
et défendues dans une
société, qu'elles soient ou non confirmées par le droit. Chaque peuple a sa
morale qui est déterminée
par les conditions dans lesquelles il vit. »
VALÉRY : « Toute politique et toute morale se fondent, en définitive, sur
l'idée que l'homme a de
l'homme et de son destin. »
KANT : « L'éducation pratique ou morale est celle dont l'homme a besoin de
recevoir la culture pour
pouvoir vivre en être libre. »
FICHTE : « toute conscience de soi est une conscience morale. »
ALAIN : « Il n’y a rien d’autre dans la morale que le sentiment de la
dignité. »
André COMTE-SPONVILLE : « La morale est cette part du réel que nous vivons
comme supérieure au
reste, et qui le juge. »
Je résumerai la morale en m’inspirant de ce dernier (Comte-Sponville)
:
La morale est l’ensemble des règles :
Que la nature rend possibles,
Que la société rend nécessaires,
Que la raison rend universalisables,
Que notre besoin d’amour rend désirables.
La morale, c’est l’ensemble de nos devoirs d’Hommes.
Voyons à présent quels sont les rapports qu’entretient la
morale avec la laïcité d’une part
et avec la religion d’autre part.
Avec la laïcité d’abord.
Selon HPR, la laïcité se fonde sur trois exigences indissociables :
-La liberté de conscience, assortie de l’émancipation personnelle.
-L’égalité de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de sexe ou de
conviction spirituelle.
-La visée de l’intérêt général, comme seule raison d’être de l’État.
Ne s’agit-il pas là, comme nous l’ont laissé entendre les penseurs cités
plus haut, d’exigences
morales ?
La laïcité se fonde donc bien sur des préceptes moraux.
Mais peut on dire pour autant que ces préceptes sont
proprement laïques ? Non ! Ils sont
universels.
Les rapports de la morale avec la religion maintenant.
Un croyant fait-il le bien parce que Dieu le lui ordonne ?
S’interdit-il une mauvaise action parce que Dieu le regarde ?
Si c’était le cas, il agirait en fonction, non pas de la morale, mais de
préceptes religieux : ses
comportements seraient alors sans valeur morale.
Ce n’est donc pas la religion qui fonde la morale du croyant. Il est par
contre évident que c’est
la morale qui fonde sa religion.
D’ailleurs, que mes devoirs me soient commandés par un Dieu ou qu’ils me
soient
commandés par ma propre conscience, se sont les mêmes !
La morale est donc indépendante de la religion, la morale
est autonome. La morale n’a nul
besoin d’un fondement théologique.
Alors d’où viennent les confusions entre morale et
religion ?
Prenons l’exemple de la contraception.
La contraception pose un problème moral, universel, avec des
conséquences sur la survie de
l’espèce, sur le corps social, et sur l’amour du couple et de la famille.
Et ce problème moral se pose
d’ailleurs aux croyants comme aux athées.
Par contre, l’utilisation de tel moyen contraceptif plutôt
que tel autre, (l’abstinence, la pilule,
le stérilet, etc.) n’est pas une question d’ordre morale, c’est une
question, selon les cas, d’ordre
médical ou d’ordre théologique.
Pour cette raison, on ne peut pas prétendre que les lois sur
la contraception, sur l’avortement,
sur la fin de vie assistée, contre l’homophobie (en ce qu’elles
autoriseraient des pratiques sexuelles
désapprouvées par des religions), on ne peut pas dire que ces lois qui
heurtent les convictions
religieuses de certains, sont des lois contre la morale.
Mais on peut dire en effet que ce sont des lois qui s’opposent
à certaines règles théologiques.
Règles théologiques qui fondaient la morale, avant que ces lois ne soient
établies, chez ceux
qui confondaient et confondent encore morale et religion.
Pour terminer, je rappelle ce qu’a également déclaré
Sarkosy à Latran :
« ...la République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale
inspirée de convictions
religieuses ».
Que cette réflexion, qui est plutôt éthique à mon avis
que morale (et nous parlerons sans doute
d’éthique tout à l’heure) (L’éthique étant fondée sur des lois
morales), que cette réflexion éthique,
permanente dans une démocratie, soit aussi inspirée de convictions
religieuses, pourquoi pas ? Comme
elle peut l’être aussi de Sagesse ancestrale, d’options spirituelles
diverses, de découvertes
scientifiques, etc.
Mais cette déclaration du Pdt de la République, lorsqu’on
la rapproche du discours de Latran,
annonce clairement le défi que certains religieux -pas tous heureusement, mais
ceux dont se
recommande Sarkosy- lancent aux lois laïques de la République.
Car que défendent les lois laïques ?
Elles défendent la liberté pour chacun d’avoir sa propre
morale, de vivre librement selon ses
convictions dans le cadre défini par la loi commune et qu’aucune conviction d’ordre
théologique ou
autre (scientiste par exemple) ne vienne imposer aux citoyens des règles de
conduites particulières.
En dehors des règles fixées par les lois laïques, (lois communes au « Laos
», le peuple tout
ensemble, le peuple uni, selon l’origine grecque du mot laïque), en dehors de
ces règles communes, la
morale ne nous est imposée par personne, si ce n’est par notre propre
conscience.
Jean-Claude Julien